Sia Trog
Couverture du roman Les Bleus de Sia Trog

Roman

Les Bleus

Thriller psychologique — Sia Trog

Thomas Vasseur n'a jamais levé la main sur personne. Kinésithérapeute depuis quinze ans, il passe ses journées à lire les corps, à détecter la douleur avant qu'elle ne se dise. Alors quand une marque violacée apparaît sur la pommette de sa femme, il croit d'abord à un accident.

Puis vient le poignet qu'il a serré un soir de trop, devant un témoin. Puis le certificat médical. Puis la convocation à la gendarmerie. Puis l'ordonnance qui l'éloigne de sa propre maison, de sa propre fille.

Dix-huit mois. C'est le temps qu'il faudra à Thomas pour comprendre qu'il ne se bat pas seulement contre une accusation, mais contre quelqu'un qui a eu toute une vie pour apprendre à fabriquer une vérité.

Entre le journal intime de sa femme, les procès-verbaux, les rapports d'expertise et les souvenirs d'un homme qui doute désormais de sa propre mémoire, Les Bleus raconte une descente méthodique dans le doute — jusqu'au jour où les preuves elles-mêmes commencent à se contredire.

Un thriller psychologique glaçant sur l'emprise, la présomption de culpabilité, et ce qu'il en coûte de se battre pour la vérité quand plus personne ne veut l'entendre.

  • Emprise
  • Présomption de culpabilité
  • Vérité
  • Paternité

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Genre
Thriller psychologique
Langue
Français
Publication
20 août 2026
ISBN
9798193821908

Extrait

Première partie — La première marque, chapitre 1

Les épaules mentent moins que les visages.

Depuis quinze ans que je pose les mains sur des gens, je n'ai jamais eu besoin qu'on me raconte quoi que ce soit. Un trapèze dit le deuil. Un diaphragme dit la peur. Un psoas contracté, à lui seul, peut raconter un divorce entier, une garde alternée mal digérée, une mère qui n'appelle plus. Les corps sont bavards et n'ont aucune stratégie, c'est ce qui les rend reposants. Ils ne cherchent jamais à vous convaincre de rien. Ils sont simplement ce qu'ils sont, sous les doigts, et il suffit d'écouter avec les mains pour comprendre ce que les mots, eux, s'emploient toujours à déguiser.

Ce vendredi-là, mon dernier patient s'appelait Delaunay. Soixante et onze ans, capsulite rétractile de l'épaule droite, quatrième séance. Il était arrivé six semaines plus tôt avec un bras qu'il ne pouvait plus lever à hauteur de bouche et l'idée bien arrêtée qu'on ne pouvait rien pour lui — une conviction qu'ont souvent les hommes de sa génération, persuadés que le corps, passé un certain âge, ne fait plus que se dégrader en silence, sans qu'on ait le droit de s'en plaindre ni l'espoir de le voir s'améliorer.

— Vous allez me dire que ça vient de la tête, avait-il dit ce jour-là, en retirant sa chemise avec la lenteur prudente qu'on développe quand chaque geste au-dessus de l'épaule s'est mis à coûter cher.
— Je vais vous dire que ça vient de l'épaule.

Ça l'avait décidé. Depuis, il venait le vendredi à dix-huit heures et parlait de son potager pendant que je lui rendais quinze degrés d'abduction par séance, patiemment, sans jamais forcer au-delà de ce que le tissu voulait bien céder ce jour-là. Il avait planté des poireaux tardifs, cette année, contre l'avis de sa femme qui préférait les artichauts, et il m'en parlait avec une fierté disproportionnée qui me faisait toujours sourire.

— Vous forcez pas, hein, dit-il, comme chaque vendredi, en fermant les yeux à l'approche de la limite.
— Je force jamais.

C'était vrai. Je n'ai jamais forcé sur personne. Je note ça aujourd'hui et je sais comment ça sonne — comme une ligne de défense, répétée trop de fois pour ne pas paraître apprise par cœur. À l'époque ce n'était rien du tout, juste une manière de travailler, la seule que je connaisse : on écoute la résistance, on ne la combat pas, on la convainc.

J'ai fermé le cabinet à dix-neuf heures. Rue Écuyère, le pavé luisait sans qu'il ait plu — un phénomène propre à cette rue, mal drainée depuis toujours, que les riverains appellent la sueur de la ville et qu'aucun syndic n'a jamais réussi à corriger. Karim descendait l'escalier derrière moi en enfilant sa veste, une écharpe encore autour du cou malgré la douceur du soir, il m'a demandé si on se voyait samedi, j'ai dit oui, il a dit que Nadia — sa Nadia, pas l'autre, celle qui n'existait pas encore dans ma vie — avait prévu un tajine pour douze personnes, ce qui, connaissant Karim, voulait dire quinze en réalité, parce qu'il invitait toujours plus large que ce qu'il annonçait, par une générosité qui frisait parfois l'inconséquence budgétaire. J'ai dit qu'on viendrait.

Je note ce détail parce que c'est la dernière fois que j'ai dit oui à quelque chose sans y penser, sans peser la portée du mot, sans me demander ce qu'il allait me coûter. Un an plus tard, je pèserais chaque syllabe que je prononçais comme on pèse de l'or, et je donnerais cher pour retrouver cette légèreté-là, ne serait-ce qu'une soirée.

La départementale jusqu'à Colleville-Montgomery fait vingt minutes, un ruban de bitume qui longe d'abord les zones commerciales de la périphérie caennaise avant de se défaire peu à peu de tout ce qui ressemble à une ville. On sort de Caen, le paysage s'aplatit d'un coup, l'Orne s'élargit en un miroir gris-vert où se reflètent les grues du port, et à un moment précis, après le pont levant qui laisse parfois passer un cargo dans un concert de klaxons impatients, on sent la mer avant de la voir — une odeur d'iode et de vase mêlés qui s'infiltre par la ventilation de la voiture, quel que soit le temps. Ce soir-là la marée était haute. Les ferries de Ouistreham passaient l'écluse comme des immeubles allumés qu'on aurait mis à flotter, glissant sur l'eau noire avec une lenteur presque solennelle, et j'ai toujours aimé ce spectacle, depuis l'enfance, cette étrangeté d'un bâtiment de dix étages qui se déplace en silence dans le noir.

La maison est celle de mon père. Il l'a construite en 1962, dos aux dunes, avec l'obstination des gens qui n'ont jamais eu de vue sur rien et qui préfèrent, quand enfin ils peuvent choisir, tourner le dos à ce que tout le monde regarde. Une bâtisse basse, aux volets bleu marine, avec un jardin de graviers qu'il avait toujours refusé d'engazonner parce que l'herbe, disait-il, ça se traite comme un patient : ça demande des soins qu'on n'a pas le temps de donner correctement, alors autant ne pas commencer. Elle est laide et je l'aime. Il est mort trois ans avant cette histoire, d'un cancer du pancréas qui l'a emporté en onze semaines, sans qu'on ait vraiment eu le temps de se dire au revoir comme on se l'était promis, et je n'ai pas changé la cuisine — pas encore, on en parlait, Claire avait déjà des idées de peinture blanche et de plan de travail en chêne clair, et je remettais toujours la décision à plus tard, par une forme de piété filiale que je ne me formulais jamais aussi clairement.

Claire était devant l'évier, de dos, en train d'équeuter des haricots verts avec cette dextérité machinale qu'elle mettait à toutes les tâches domestiques, comme si ses mains, habituées à des gestes autrement plus précis, s'ennuyaient un peu de la cuisine. La radio marchait bas, une station qui passait de vieilles chansons françaises que ni elle ni moi n'écoutions vraiment mais qu'aucun des deux ne songeait à couper. À l'étage, Lila chantait quelque chose d'inexact, une mélodie de sa fabrication qui empruntait, je crois, à trois génériques de dessins animés différents sans qu'elle s'en rende compte.

— Je me suis cognée dans la porte du placard, dit Claire. Celle du haut, qui ferme mal.

Je n'avais rien demandé.